puceLes scandales alimentaires ont eux aussi une histoire

Les scandales alimentaires ont eux aussi une histoire

La crise de la vache folle pendant les années 2000 avait entraîné une indignation sans précédent, et des mesures sanitaires draconiennes. Derrière ces questions, se cache en creux l’idée de la transmission : que peuvent nous transmettre les animaux ? Jusqu’à quel point ce que l’on mange peut-il nous empoisonner ? Retour sur les traumatismes qui ont jalonné l’Histoire de nos assiettes.

L’affaire est entendue : les scandales alimentaires seraient le fait du 21e siècle. La faute au productivisme, aux dérapages sanitaires, à la mondialisation de l’alimentation. Pourtant, le directeur d’études à l’EHESS Alessandro Stanziani dans son ouvrage Histoire de la qualité alimentaire. France XIXe-XXe siècles[1] nous apprend que dès la seconde moitié du 19e siècle, le pays est touché par une épidémie de trichinose, qui remet en cause ses habitudes alimentaires. La trichine est un petit ver qui vit notamment dans les intestins de porc. A la suite de plusieurs morts suspectes, des autopsies révèlent la présence de ces mêmes trichines dans les intestins d’êtres humains. Un doute se pose déjà, que l’on ne cessera de retrouver ensuite dans tous les scandales sanitaires des 20e et 21e siècles : ces vers sont-ils les mêmes ? La transmission, par l’alimentation, peut-elle se faire de sorte que l’on retrouve les mêmes maux d’animaux à humains ?

Une question politique

Cette question centrale que l’on retrouve dans toutes les crises sanitaires que ce soit avec le prion de la « vache folle » ou avec le virus H5N1 de la grippe aviaire, est aussi politique, nous apprend Alessandro Stanziani. En effet, dans les années 1870, quelques années après l’affaire de trichinose, les producteurs européens de viande estiment qu’il y a trop de salaisons provenant des États-Unis en Europe. Or ces salaisons proviennent de la viande de porc. Plusieurs cas d’intoxication alimentaire sont alors signalés au même moment en Europe.

Les autorités françaises, inquiètes à l’idée, d’une réapparition de la trichinose demandent l’avis du corps médical, qui ne se prononcera pas. Tout comme le Comité consultatif d’hygiène publique de France qui est chargé de la « lutte contre les épidémies, protection sanitaire des frontières, propagation de la vaccine ». C’est sans compter sur l’intervention des médias de l’époque.

Le débat finit par entrer à la Chambre où des députés – qui soutiennent les producteurs français de viande – défendent l’idée du retour de la trichinose. Finalement au Parlement, malgré l’absence d’unanimité scientifique, les députés décrètent qu’il faut bloquer les importations de viande notamment américaine car, affirment-ils, ce sont elles qui sont « bourrées de trichine ».

La valorisation des mesures protectionnistes

C’est cette même mesure de protectionnisme sanitaire que l’on retrouvera également lors de la crise de la « vache folle » lorsque l’Union européenne décrète l’embargo sur tous les bovins et leurs produits dérivés provenant du Royaume-Uni.

Des décisions auxquelles les médias ne sont pas étrangers, comme l’explique Alessandro Stanziani : « Il faut bien comprendre que les médias n’inventent pas un phénomène, mais ils l’amplifient. L’épidémie de « vache folle » par exemple a fait beaucoup plus souvent les gros titres que la gastroentérite alors que cette dernière est au total plus meurtrière. »[2]

D’ailleurs le terme de « consommateur » n’apparaît qu’en 1905, lorsqu’il faut le protéger et l’aider à se repérer face à l’arrivée de la chimie organique dans les aliments. Car ce qui touche à nos assiettes, à ce qui nous nourrit, cristallise nos peurs et inquiétudes. La peur de l’empoisonnement et de « l’empoisonneur » subsiste. Il faut donc trouver la faille en remontant la « chaîne » : est-ce le vendeur, l’éleveur, le scientifique qui a failli ? L’obsession de la traçabilité découle bien de ceci : y sont liées la multiplication des labels après le scandale de la vache folle, ou encore le grand succès des viandes casher, en dépit de toute rationalité économique ou scientifique.

L’attachement à la vaccination

La vaccination est également une mesure que l’Etat a valorisé, depuis l’affaire de la tuberculose bovine qui déferle en France au XIXe siècle. Afin de ne pas s’aliéner les éleveurs, le système repose sur un contrat : l’Etat assure l’abattage des troupeaux contaminés, à condition qu’il y ait eu vaccination au préalable. Ce qui évidemment aide à la généralisation de la vaccination, sans même que parfois son efficacité ne soit prouvée.

La crise de la vache folle s’appuie sur ces mêmes inquiétudes : La possible transmission à l’homme de l’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB) via l’ingestion de viande contaminée avait été prouvée par des scientifiques en 1996, entraînant une crise mondiale et la chute spectaculaire de la consommation de viande. L’utilisation en élevage des farines animales, mélanges de carcasses d’animaux et de restes de bétail avait notamment fait scandale, car elle était largement méconnue des consommateurs.

Maximiser les inquiétudes ?

La transmission animal-humain était également au centre des préoccupations lors de la crise de la grippe aviaire : la transmission du virus souche H5N1 à l’homme avait été prouvée, entraînant une mobilisation sans précédent de quantité d’experts et d’organismes internationaux, dont l’ONU, l’Organisation mondiale de la santé et la FAO

En novembre 2004, Shigeru Omi, directeur régional de l’OMS estimait que « les évaluations les plus prudentes font état de sept à dix millions de morts, mais le maximum pourrait être de cinquante millions ou même, dans le pire des scénarios, cent millions. »

A postériori, difficile de ne pas sourire. Mais pour faire sens, la société doit se décider à éloigner certains risques, et à en tolérer d’autres.

 


[1] Seuil, Liber, 2005, 480 p.

[2] Interview à L’Histoire, 04/07/2011

 

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